Galerie VII

La Septante et les Grandes Traductions

D'Alexandrie à Genève, du grec des Ptolémées au français de Segond : l'histoire vertigineuse des traductions qui ont porté le texte biblique jusqu'à nous.

Canonique — texte de transmission IIIe s. av. J.-C. – XXIe s. Alexandrie · Bethléem · Oxford · Wittenberg · Genève
Le grand basculement · IIIe s. av. J.-C.

La Septante — la Bible devient grecque

Au IIIe siècle avant notre ère, Alexandrie est la capitale intellectuelle du monde hellénistique. Sa grande bibliothèque veut rassembler tous les savoirs. Ptolémée II Philadelphe (v. 309–246 av. J.-C.) demande au grand prêtre de Jérusalem, Éléazar, des sages capables de traduire la Loi de Moïse en grec.

La Lettre d'Aristée raconte l'entreprise : 72 traducteurs, six par tribu d'Israël, maîtres « des lettres judaïques et de la culture hellénique », travaillent dans l'île de Pharos. En 72 jours, la traduction est achevée. Lue devant la communauté juive d'Égypte, elle est accueillie avec ces mots : « Il est bon que cette œuvre reste telle quelle, sans la moindre retouche. » Le récit est sans doute idéalisé — la recherche retient une traduction progressive du Pentateuque en Égypte. Mais le fait est immense : pour la première fois, la Bible hébraïque devient lisible par tout le monde grec. Les Écritrices et les auteurs du Nouveau Testament la citeront constamment.

Les 72 traducteurs de la Septante travaillant dans l'île de Pharos près d'Alexandrie

Les soixante-douze traducteurs à Pharos — reconstitution selon la Lettre d'Aristée.

Lettre grecque antique sur papyrus, la Lettre d'Aristée
IIe s. av. J.-C. · Papyrus grec

La Lettre d'Aristée

Document historique

Résumé détaillé. Adressée par un certain Aristée à son frère Philocrate, la lettre décrit comment Démétrios de Phalère, responsable de la bibliothèque d'Alexandrie, persuade le roi de faire traduire les lois juives pour ses collections. Ptolémée libère les esclaves juifs du royaume, envoie une ambassade magnifique au Temple de Jérusalem ; Ééléazar choisit 72 sages et leur confie le rouleau de la Loi. Suit un banquet de sept nuits où les traducteurs répondent aux questions du roi — sagesse politique, philosophique, morale. Enfin, installés sur l'île de Pharos, ils comparent leurs versions, achevées en 72 jours, et les déclarent définitives. La Lettre donne aussi une description célèbre du Temple de Jérusalem et une apologie des lois alimentaires juives par l'allégorie. Un texte à la fois légendaire et historiquement précieux.

Manuscrit ancien de la Septante en écriture grecque
≈ 132 av. J.-C. · Prologue du Siracide

Le premier témoignage du nom « Septante »

Traduction intégrale
« La Loi, les Prophètes et les autres livres qui leur font suite ne présentent pas une importance médiocre… Ceux-ci ont été traduits en grec depuis l'hébreu et n'ont pas obtenu le même degré de réussite, comme le montre le fait même de la traduction. »
Prologue du Siracide (Ecclésiastique), grec → français · écrit par le petit-fils de l'auteur, vers 132 av. J.-C.

Ce prologue est le plus ancien témoignage direct de la traduction grecque des Écritures — et de la conscience aiguë qu'en avaient les traducteurs : les langues vivent, et chaque génération doit relire le texte à neuf.

IIe – Ve siècle · Le défi de traduire

Des Hexaples d'Origène à la Vulgate de Jérôme

Traduire, c'est choisir des mots — et chaque choix fait débat. Au IIe siècle, trois révisions juives du texte grec le rapprochent de l'hébreu : celles d'Aquila, de Symmaque et de Théodotion. Vers 240, le savant Origène d'Alexandrie les rassemble dans ses Hexaples : six colonnes parallèles — texte hébreu, translittération grecque, et quatre versions grecques. Le premier grand appareil comparatif de l'histoire.

Puis vient le monument : entre 392 et 405, Jérôme, retiré à Bethléem et formé à l'hébreu auprès de rabbins, traduit la Bible entière en latin depuis les langues originales — et non plus depuis le grec. C'est la Vulgate, qui dominera l'Occident chrétien pendant plus de mille ans. Sa devise résume la conviction de toute l'œuvre du musée : « Ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ. »

Jérôme traduisant la Bible en latin dans sa cellule de Bethléem, à la lueur d'une lampe

Jérôme à Bethléem travaillant à la Vulgate, entre 392 et 405 — reconstitution.

IIe – Ve siècle · Édesse & la Syrie

La Peshitta — la Bible syriaque

Tandis que l'Occident lit la Vulgate, l'Orient chrétien possède sa propre Bible : la Peshitta (du syriaque pšîṭtâ, « simple » ou « commune »). Traduite à partir de l'hébreu pour l'Ancien Testament et du grec pour le Nouveau, elle se fixe entre le IIe et le Ve siècle, dans la région d'Édesse.

Elle reste aujourd'hui la Bible liturgique des Églises syriaques (Église de l'Orient, Église syriaque orthodoxe). Sa particularité : son canon du Nouveau Testament est légèrement plus court — il ne comprend ni 2 Pierre, ni 2 et 3 Jean, ni Jude, ni l'Apocalypse. Un témoin ancien et indépendant de la transmission, que la philologie moderne compare constamment aux autres lignées. La Peshitta prouve une fois de plus que le texte biblique n'a jamais été unique dans sa forme — mais qu'il a toujours été transmis, revendiqué, et préservé.

Codex syriaque de la Peshitta ouvert sur un lutrin de pierre dans un monastère

Un codex syriaque de la Peshitta, dans un monastère du désert de Syrie — reconstitution.

XIVe – XIXe siècle

La Bible dans la langue du peuple

Wyclif, Luther, Olivétan, Segond : une même conviction à travers les siècles — le texte sacré doit être lu et compris par tous.

Jean Wyclif traduisant la Bible en anglais par la lumière des chandelles
1382–1395 · Oxford

Jean Wyclif — la Bible en anglais

Traduction — langue vernaculaire

Résumé. Le professeur d'Oxford Jean Wyclif entreprend l'impensable : traduire la Bible en anglais. Ses disciples, les Lollards, copient le texte à la main en secret. En 1415, le concile de Constance condamne Wyclif après sa mort et ordonne la destruction de ses écrits — les manuscrits survivront, cachés.

Atelier d'imprimerie du XVIe siècle imprimant la Bible allemande de Luther
1522–1534 · Wartburg & Wittenberg

Martin Luther — la Bible en allemand

Traduction — langue vernaculaire

Résumé. Réfugié au château de la Wartburg, Luther traduit le Nouveau Testament en 11 semaines (1522) ; la Bible complète paraît en 1534, portée par l'imprimerie. Sa défense de la traduction fait date :

« Nous ne devons pas demander à la lettre de l'hébreu comment parler allemand, ni à la lettre du grec comment parler français… il faut d'abord demander à la mère dans la maison, aux enfants dans la rue, à l'homme ordinaire sur la place publique. »
Martin Luther, Lettre sur la traduction (1530) — traduction française
Bible française ouverte sur un bureau du XIXe siècle, à la lumière d'une lampe
1530–1880 · France & Genève

La Bible en français — de Lefèvre à Segond

Traduction — langue vernaculaire

Résumé. En 1530, Jacques Lefèvre d'Étaples publie la première Bible complète en français. En 1535, son neveu Olivétan traduit depuis l'hébreu et le grec — texte fondateur, revu plus tard par Calvin. Puis le chef-d'œuvre : en 1880, le théologien Louis Segond publie sa traduction, devenue la plus répandue en langue française. Au XXe siècle, la TOB, la Bible de Jérusalem et la Traduction œcuménique (Bible de l'Épiscopat) prolongent le travail — et continuent aujourd'hui.

Biblia Hebraica Stuttgartensia ouverte sur un bureau d'universitaire
1967–1977 · Stuttgart

Biblia Hebraica Stuttgartensia — la science du texte

Preuve historique

Résumé. Comment prouver qu'un texte a été transmis fidèlement ? Par la philologie. La BHS compare les manuscrits hébreux — dont le Codex de Leningrad — et note chaque variante en bas de page. Sa successeur, la Biblia Hebraica Quinta, y ajoute les témoins de Qumrân. Côté grec, les éditions critiques du Nouveau Testament comparent des milliers de manuscrits, de P52 au Vaticanus. Et la technologie accélère tout : pour le Codex H, l'équipe d'Alain Gignac / Garrick Allen a utilisé l'imagerie multispectrale et l'apprentissage automatique ; la datation au carbone 14 (Sorbonne) a confirmé les analyses paléographiques. Les erreurs de copie existent — mais elles sont détectables, documentées, et l'essentiel du texte tient bon.

Chronologie des grandes traductions

Vingt-deux siècles de transmission

≈ −250

La Septante — la Loi traduite en grec à Alexandrie, sous Ptolémée II.

132

Prologue du Siracide — premier témoignage de la traduction grecque.

≈ 240

Hexaples d'Origène — six colonnes comparées : hébreu et quatre versions grecques.

392–405

Vulgate de Jérôme — la Bible en latin depuis les langues originales.

1382

Wyclif — première Bible complète en anglais, copiée en secret.

1522–1534

Luther — le Nouveau Testament en 11 semaines ; la Bible allemande complète.

1530–1535

Lefèvre d'Étaples & Olivétan — la Bible en français, directement depuis l'hébreu.

1880

Louis Segond — la traduction française de référence.

1967

Biblia Hebraica Stuttgartensia — l'édition critique hébraïque moderne.

2026

Codex H — imagerie multispectrale et IA au service des textes anciens.

Écouter le récit complet

La Septante et les Grandes Traductions — 5 voix, 22 siècles